La délicatesse des jardins
romantiques anglais

Des bordures d’herbacées aux potagers remplis de légumes de tous horizons, sans oublier les roses parfumées, les jardins anglais des grands domaines de campagne ont quelque chose d’exceptionnel. Promenades parmi quelques-uns des plus spectaculaires, où le design contemporain rend hommage au passé.

La délicatesse des jardins | romantiques anglais

Buckland Manor

Des bordures d’herbacées aux potagers remplis de légumes de tous horizons, sans oublier les roses parfumées, les jardins anglais des grands domaines de campagne ont quelque chose d’exceptionnel. Promenades parmi quelques-uns des plus spectaculaires, où le design contemporain rend hommage au passé.

Lucknam Park, maison de campagne bucolique


Une longue allée bordée de tilleuls et de hêtres plantés en 1827… Voilà ce que j’ai d’abord aperçu en arrivant à Lucknam Park, une ancienne ferme située aux abords du village de Colerne, dans le Wiltshire, aujourd’hui une maison d’hôte entourée d’un parc enchanteur. « Nous faisons en sorte que les visiteurs puissent se représenter une ancienne maison de campagne », confie le chef jardinier Andrew Wilson, avec qui nous échangeons au niveau de la porte d’entrée. « Si vous disposiez d’une bonne fortune, vous pouviez posséder un domaine similaire, soit 90 hectares de forêt, 70 hectares de terres pâturables, et 40 hectares de jardin. » 

Le site inclut le Walled Garden, au charme confondant avec ses pivoines d’une extrême pâleur, ses érables du Japon, ses iris, ses hortensias, et son pigeonnier du XVIIIe siècle. Il comprend également une roseraie de laquelle émane un calme souverain, avec ses 360 roses dont la disposition n’est pas sans évoquer un jardin à la française. Un jardin circulaire de lavande et un potager, dont les légumes et les jeunes pousses alimentent la cuisine du restaurant étoilé du chef Hywel Jones, complètent les espaces extérieurs. « Venir ici, c’est une manière de se reconnecter avec la nature, poursuit Andrew. Lucknam Park est particulièrement romantique, car les invités peuvent entièrement se laisser aller à l’oisiveté. » Les chambres, équipées de lits à baldaquin, de cheminées individuelles et de baignoires, se partagent entre la maison principale, couverte de lierre grimpant, et les anciennes écuries, qui se distribuent autour d’une cour.

« Je suis jardinier depuis plus de 40 ans et je peux dire avec honnêteté que j‘en ai apprécié tous les instants. Je cherche à créer les plus beaux jardins qui soient, sans pour autant chercher à les rendre parfaits. J‘aime les touches de couleurs dans les bordures d'herbacées, et j‘adore les roses. Ici, des rosiers lianes 'Rambling rector' poussent avec désinvolture au bout de l‘allée de charmes, ou contre le pigeonnier. »

Andrew Wilson, Chef jardinier au Lucknam Park


Whatley Manor, la conception des jardins en 26 espaces


Le matin suivant, après une belle nuit de sommeil et une demi-heure de trajet en voiture, j’arrive au Whatley Manor, juste à temps pour participer à la visite de la propriété et de ses 5 hectares de jardin par le chef jardinier Andy Spreadbury. Ce manoir, aujourd’hui classé, est une ancienne ferme, rénovée une première fois au XVIIIe siècle, puis agrandie dans les années 1925 par son propriétaire canadien et transformée en hôtel en 2003. La paysagiste Elizabeth Richardson a conçu les jardins en s’inspirant des plans originaux des années 1920 et les a divisés en 26 espaces. Nous nous dirigeons vers la rivière Avon. D’étranges vaches paissent de l’autre côté de la rive, un cygne glisse sereinement sur l’eau, seul le chant des oiseaux se fait entendre.

« Il est difficile de comprendre où s’arrête le jardin et où commence la campagne, et cela est intentionnel », révèle Andy. Cet aspect devient manifeste lorsque l’on s’élève au-dessus de la grande pelouse, qui présente une bordure d’échinacée, d’arbres à papillons à feuilles alternes et de géraniums, pour se rendre à l’Herbaceous Garden, où les collines qui s’élèvent à l’horizon sont parfaitement encadrées par les sapins. Ce jardin, rempli de jolis lys des steppes, d’asters et d’oiseaux de paradis, donne sur le Hot Garden, où Andy nous apprend que les tournesols reines de velours et les tournesols géants de Russie vont bientôt s’épanouir.

On peut également contempler une loggia abritant une sculpture du Néo-Zélandais Simon Allison, une roseraie aménagée en 2017, et un jardin potager. Les mûriers y poussent contre la clôture tandis que les tables du petit déjeuner sont disposées entre les choux, les betteraves et les artichauts. Le chef étoilé Niall Keating (primé « meilleur jeune chef européen 2018 » par le Guide Michelin), ainsi que son équipe, viennent y cueillir des produits frais pour confectionner leurs menus.

« Le jardin que je préfère, à Whatley, c‘est la nouvelle roseraie. 50 tonnes de terre ont été extraites et remplacées par 30 tonnes de terre fraîche, afin de planter 320 nouvelles roses. Nous voulions une explosion de couleurs et de parfums, et nous avons donc privilégié la 'Darcey Bussell' et la 'Princess Anne', de chez David Austin. En soirée, il est extrêmement agréable de venir boire un verre en ce lieu. »

Andy Spreadbury, Chef jardinier au Whatley Manor


Buckland Manor, accords floraux


Il est temps de rejoindre le Buckland Manor, à une heure de voiture, vers le centre de la région des Cotswolds. Ce manoir du XIIIe siècle en pierres dorées se déploie sur 4 hectares. Je monte tout en haut d’une prairie qui se tapisse de jonquilles au printemps afin de contempler les jardins qui se déploient en dessous. Au plus près de la terrasse de l’hôtel, une frontière d’herbes et de fleurs comestibles rencontre une haie de buis taillée en forme conique. Je remarque aussi que la pelouse est bordée par le White Walk, ainsi nommé en raison d’une palette de couleurs mariant le blanc et l’argenté grâce à des magnolias étoilés et des bouleaux de l’Himalaya. « Quand j’ai commencé ici, il y a quatre ans, les jardins étaient pour la plupart remplis de massifs de fleurs de couleurs éclatantes, qui seyaient mal avec le style médiéval de ce manoir, se souvient le chef jardinier Mike Dron. J’ai introduit davantage de plantations permanentes et créé des parterres structurés, tout en gardant le caractère informel d’un jardin de cottage. »

Cet aspect est évident dans le Fountain Garden, aujourd’hui rempli de digitales pourpres et de lavandes, de Macleaya cordata du Japon et de rosiers Munstead Wood d’un cramoisi profond. De même, les parterres de fleurs qui se trouvent au-devant des courts de tennis sont garnis d’aubépines ornementales et de sorbiers des montagnes, sous lesquels fleurissent des viornes, du fusain ailé, et un méli-mélo de fleurs sauvages. Une nouvelle allée de pommiers trace un chemin jusqu’à l’ancien pressoir cidricole, en harmonie avec les cerisiers qui bordent la route. En face de la maison trône un beau kiosque à musique en fer forgé, entouré de dahlias, dont l’entrée est célébrée par des jasmins.



« L'arbre le plus intéressant de Buckland Manor est un arbre de Katsura planté en haut de la colline, également nommé "arbre au caramel". Ses feuilles, d‘un jaune brillant, dégagent une odeur de pomme d‘amour quand elles tombent à l‘automne. C‘est merveilleux. »

Mike Dron, Chef jardinier au Buckland Manor


Cliveden House, quand l’art côtoie la végétation


Je quitte la tranquillité du Buckland Manor et à peine deux heures plus tard, je me trouve près du Cliveden House. L’histoire de cette maison, riche de 350 ans, peut s’observer à l’intérieur comme à l’extérieur : tapisseries, armures en acier du XVIIIe siècle, boiseries rococo dorées côtoient les jardins qui se trouvent au sein des 152 hectares d’un parc classé au National Trust. Et le caractère magique d’un séjour dans cet hôtel est certainement lié au fait que les invités peuvent jouir des jardins en exclusivité, dès lors qu’ils sont fermés au public. En les découvrant aux côtés du chef jardinier Andrew Mudge (aujourd’hui à la retraite), j’ai été particulièrement surprise de voir que chaque section avait été aménagée en accord avec le passé. Avant que tout changement significatif n’ait lieu, un programme de conservation est appliqué, impliquant une recherche sur ce qui aurait pu être planté autrefois, et une réflexion sur la manière de s’en faire l’écho aujourd’hui.

La pièce centrale du Edwardian Oriental Water Garden est une pagode à six côtés, conçue dans le cadre de l’Exposition universelle de Paris de 1867 puis acquise par Lord Astor. Placée près du labyrinthe (restauré selon les plans d’origine en 2011), elle est aujourd’hui entourée d’iris et d’hostas. Dans le Long Garden, où pousse de la sauge rouge, peuvent se contempler une paire de statues de babouin et un arbuste taillé en paon. Quant au splendide Rosa Garden, il se fonde sur des plans dessinés en 1950 par l’architecte paysagiste Sir Geoffrey Jellicoe. « Geoffrey souhaitait créer une onde de couleurs, de sorte que le jardin commence à l’image du lever du soleil, avec des roses jaune pâle, se poursuive dans un zénith orange et rose, avant que les couleurs ne déclinent de l’autre côté », explique Andrew.

Mais ne passons pas à côté du Duke’s Garden, où la duchesse de Sutherland, propriétaire du domaine au XIXe siècle, est représentée en mosaïculture (John Fleming, son chef jardinier avant-gardiste, fut le premier à développer le concept de mosaïculture). Avant le dîner, je saute dans l’un des jolis bateaux restaurés de l’hôtel pour une virée sur une rivière bordée de saules argentés et de sureaux. Sur la rive se trouve le Spring Cottage, où la reine Victoria avait l’habitude de faire une halte, depuis Windsor, pour prendre le thé avec la duchesse.

« Les gens ont tendance à se regrouper près des jardins les plus vivement colorés, mais si je venais pique-niquer à Cliveden, je choisirais de m‘installer à Ilex Grove, le plus souvent désert. J‘adore le côté créatif de mon métier, la conception des bordures et des palettes de couleurs. Quand ce que l‘on a imaginé sort de terre, cela procure une grande satisfaction. Mais il y a plus : observer le plaisir que procurent les jardins aux visiteurs ! »

Andrew Mudge, Ancien chef jardinier du parc protégé de Cliveden


Gravetye Manor, berceau des jardins à l’anglaise


Je pars vers le sud en direction d’une maison de campagne du XVIe siècle, classée au patrimoine historique : le Gravetye Manor. Ici, des noms des chambres jusqu’à ceux des cocktails signature servis au bar, tout se rapporte aux quatorze hectares de jardin (au sein d’un domaine de plus de 400 hectares, administré par la Forestry Commission). Cet aspect n’est nulle part aussi évident qu’au sein du spectaculaire restaurant étoilé, qui a récemment fait peau neuve, avec le chef George Blogg en cuisine. Des panneaux muraux, peints par des artistes français comme Claire Basler, proposent en effet une promenade botanique à travers les saisons, et les grandes baies vitrées donnent sur le Flower Garden.

Les jardins, fabuleux, ont été conçus en 1885 par le propriétaire du manoir William Robinson, le père fondateur des jardins à l’anglaise. Cet homme, jardinier et journaliste, développa le concept de jardins sauvages, alors que les jardins classiques, taillés et géométriques, étaient encore très demandés. Il semble ainsi approprié de commencer la promenade au sommet de la Wildflower Meadow, ou prairie de fleurs sauvages, qui surplombe un lac artificiel de nénuphars (le style décontracté de William aurait influencé le jardin de Claude Monet à Giverny et la variété Nymphaea ‘Robinsoniana’ lui doit son nom). « William pensait que pour apprécier un paysage naturel, il fallait que celui-ci contraste avec des espaces formels », explique le chef jardinier Tom Coward qui, tout en rendant hommage à ce concepteur, apporte sa touche de créativité aux jardins.

Un hectare plus loin, le jardin potager en ellipse accueille toute sorte de fruits et de légumes ainsi que des fleurs, que le fleuriste coupe et agence pour décorer l’hôtel. 85 variétés de pommes poussent dans le verger, aux côtés d’un poulailler et d’une serre spécialisée dans la plantation de pêchers. Après avoir dépassé la pelouse du terrain de croquet et un long massif d’azalées, je tombe sur le Little Garden, où les invités peuvent prendre leur petit déjeuner ou leur déjeuner en toute tranquillité. Je m’y régale d’un filet de haddock accompagné d’un risotto à la ciboulette et de moules à l’étouffée, suivi d’une crème au citron, de fraises du jardin et d’un sorbet de fleurs de sureau épicé. La vue qui s’offre à moi, où se confondent des pieds-d’alouette ‘Sublime Lilac’, des dahlias ‘Magenta Star’, des coquelicots ‘Ladybirds’ et des bleuets ‘Blue Boy’, est tout simplement enchanteresse.

« C‘est le chef George Blogg qui décide de ce qui pousse dans le potager. Il peut arriver que nos plantations mettent des années avant de donner quelque chose. Les asperges, par exemple, mettent au moins 3 ans à se développer après avoir été plantées. Nous sommes bien plus engagés dans un processus de prévision que ce que font les gens habituellement, et il faut savoir ensuite être patients. Je suis vraiment honoré de travailler dans ce jardin, et de lui redonner sa fonction initiale. »

Tom Coward, Chef jardinier au Gravetye Manor

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