Pollinisateur social

Saint-Denis est une ville de diversité. 135 nationalités l’habitent. La dernière demeure des reines et rois de France côtoie une autre cathédrale, érigée au dieu foot. La ville fut l’un des grands pôles industriels d’Europe...

Pollinisateur social

Saint-Denis est une ville de diversité. 135 nationalités l’habitent. La dernière demeure des reines et rois de France côtoie une autre cathédrale, érigée au dieu foot. La ville fut l’un des grands pôles industriels d’Europe...

Mais aussi partie intégrante de la ceinture maraîchère qui nourrissait Paris jusqu’au milieu du XXème siècle. C’est dans ce lieu riche de contradictions et de conflits, d’espoir pour le futur et de difficultés présentes, qu’Olivier Darné décide il y a vingt ans d’installer des ruches sur le toit de sa maison pour en étudier l’organisation sociale. Artiste plasticien, son travail investit le champ politique. Son but : imaginer de nouvelles formes de relations sociales, capables de valoriser la (bio)diversité socio-culturelle de la ville.

Olivier Darné est un activiste boulimique. Depuis les premières ruches, les projets se sont succédé. Souvent fruits de rencontres, comme celle de René Kersanté, dernier agriculteur de Saint-Denis. Quand Olivier apprend que René compte bientôt prendre sa retraite, il saute sur l’occasion. Laisser disparaître le dernier vestige de l’histoire agricole de la ville alors que tout le monde ne parle que de végétaliser les zones urbaines ? Il faut savoir rêver… et être prêt à peu dormir. Les terres sont propriété de la ville, qui veut bien conserver leur destination agricole. Olivier et son collectif d’artistes et de faiseurs (le Parti Poétique) rassemblent leurs forces et obtiennent, avec les Fermes de Gally, un bail de 25 ans.

Le Rucher sur le toit de la Mairie de Saint-Denis ©Eric Tourneret, juin 2012

Le Parti Poétique a investi le terrain au printemps 2017. Les productions sortent déjà de terre, sous la houlette de Franck Ponthier, paysagiste-devenu-paysan de la formation poétique. Les savoir-faire de la permaculture et de l’agroforesterie sont mis à contribution, la diversité des cultures fera la joie des abeilles. La ferme a aussi vocation à devenir lieu de vie, résidence d’artistes et de chefs, école de cuisine pour les enfants. Le lombricompostage, en collaboration avec Stéphan Martinez, est au programme. L’hectare de terrain du Parti Poétique semble déjà trop petit.

Mais la ferme n’est qu’une étape d’un long chemin qui a débuté avec les abeilles et qui acquiert du sens au fil du temps et des projets. Les quelques ruches du début ont fait des petits et aujourd’hui 8 millions d’abeilles peuplent les toits de Saint-Denis, certaines squattant le penthouse de la mairie, face à la basilique. Olivier en est le premier étonné.

Les abeilles se plaisent en ville, leur mortalité est en moyenne plus basse qu’à la campagne, leur productivité plus élevée. Le Miel Béton, fruit de leur travail, est très apprécié de la grande restauration (il est notamment le protagoniste d’un incontournable de La Grenouillère) ; partition composée à partir des 300 pollens différents que butinent les abeilles dionysiennes au fil des saisons et des floraisons, son goût est toujours différent.

Miel Béton ©Olivier Darné

Dans le sillon des ruches, Olivier fonde en 2004 le Parti Poétique, groupement d’artistes, penseurs et faiseurs qui interrogent le quotidien par l’intermédiaire de l’art et des ressources du territoire. Le volet économique du Parti voit le jour en 2008, pendant la Grande Récession, avec le lancement de la Banque du Miel, institution gérée par le FMI, Fond Mellifère International.

Installation de sensibilisation citoyenne, la Banque du Miel propose de transformer de l’argent mort en abeilles vivantes ; son Compte Epargne Abeilles permet d’investir dans un service public de pollinisation. Par-delà le sens de la formule, le Parti questionne l’agriculture productiviste et l’urgence alimentaire que promet la recherche effrénée du profit : sans pollinisation, la majorité du végétal qui nous nourrit ne verrait pas le jour.

La Banque du miel à Geneve, Suisse ©Olivier Darné, juin 2010
Queens bank, Centre d'art contemporain de la ville de la Haye, Stroom Den Haag ©Olivier Darné, 2013

Pollinisateur social, Olivier ne s’arrête pas là et continue à butiner Saint-Denis, créant des liens entre artistes, intellectuels, artisans, paysans et chefs qui se rassemblent au siège du Parti, Zone Sensible, souvent autour d’une table. « Dans la décadence de tous les arts, seul subsiste le noble art de la cuisine » disait dans les années 1970 le célèbre représentant du Eat-Art Daniel Sporri. Depuis les toits devenus sa deuxième maison, il observe les transformations et les fractures de la ville. Le quartier d’affaires fraîchement installé et la Saint-Denis multiculturelle semblent deux mondes séparés par une frontière ne permettant ni relations sociales ni échanges économiques.

C’est ainsi que nait le dernier projet en date, l’Académie de Cuisine, destiné à valoriser les « Reines de Saint-Denis », ces femmes qui, en cuisinant, préservent et transforment l’identité des différentes communautés de la ville. Un patrimoine gastronomique et culturel que l’Académie entend aussi valoriser économiquement, par exemple en restaurant les employés du quartier d’affaires.

Pollinisateur urbain, Centre Pompidou ©Olivier Darné, septembre 2006

La passerelle se dessine, c’est une table. « On prépare un monde en préparant un plat » dit Peter Kubelka, Da Vinci contemporain, à la fois cinéaste, cuisinier, musicien et théoricien. L’Académie prend forme grâce aux bonnes volontés — parmi lesquelles Alain Ducasse, partenaire du projet — et au soutien des collectivités territoriales qui avec le temps ont appris à faire confiance à l’artiste farfelu. Elle verra le jour en 2019.

Ses cuisines seront alimentées par la ferme.  Cette dernière hébergera abeilles, artistes, cuisiniers, intellectuels de la bouffe, militants citoyens, variétés maraîchères du terroir dionysien ainsi que, dans la limite de la vocation du sol et du climat, des semences expressions des flux d’immigration de la ville. Un défi compliqué que de créer un puzzle avec des éléments aussi hétérogènes, un lieu de métissage qui rappelle l’agora tout autant que le jardin ouvrier. Mais seul qui sème l’utopie peut espérer récolter le futur.

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