Contemplation rêveuse à Taipei

L’hôtelière-écrivain Marie-Christine Clément partage pour Instants son carnet de voyage en six « moments délicieux » à travers la Chine et ses cultures traditionnelles. Cinquième étape de ce périple à Taipei dans un hôtel déroutant d’élégance chinoise.

Contemplation rêveuse à Taipei

L’hôtelière-écrivain Marie-Christine Clément partage pour Instants son carnet de voyage en six « moments délicieux » à travers la Chine et ses cultures traditionnelles. Cinquième étape de ce périple à Taipei dans un hôtel déroutant d’élégance chinoise.

La voiture glissait en un long travelling hypnotique. La ville grouillante semblait déjà loin. Nous venions de longer des avenues aux boutiques clignotantes, aux immeubles pointus surlignés de lumière bruyante. Le quartier de Beitou monte vers la montagne. Sur la droite, dans la Zhongshan Road, un vaisseau de bois tranquille abrite une bibliothèque. Des gens lisaient, paisibles, isolés dans leurs pensées. La voiture s’arrêta devant un hôtel au luxe sinisant mais ce n’était pas là où j’allais. J’allais à côté, juste à côté. Mur gris. Derrière, des murs gris ruisselants, des passerelles de bois bordées de coulées d’eau vive, de grands camphriers centenaires, des érables qui traversaient les murs, des jaillissements d’eau s’arrondissant en lourds bouquets coulants. Incontestablement, j’étais passée de l’autre côté du miroir. Devant moi, sérénité géométrique, de larges baies vitrées qui auraient pu naître de la pensée d’un Mallet-Stevens s’éclairaient savamment. J’étais à Taipei.



Ma chambre se nommait Matsu, du nom de ce pin japonais dont l’extrémité des branches est découpée en nuages. Je dormais à même le sol, sur un futon posé sur des tapis de paille. Les portes coulissantes de ma chambre donnaient sur un petit jardin intérieur. La silhouette ciselée d’un érable dessinait une mince esquisse ombrée sur le papier de riz. Un filet d’eau frêle faisait trembler les nénuphars. Reflets de l’eau sur les cailloux ambrés. Rais de lumière sur les murs gaufrés. Je revêtis un peignoir, passais devant un menhir d’hokutolite auquel on prête de miraculeuses vertus et me trempais bientôt dans les bassins de sources d’eau chaude naturelle qui sourdent non loin dans la vallée. Une bienheureuse brume rêveuse m’enveloppa. Je voyais un petit cygne rose voguer sur une longue branche où étaient posées des bouchées sucrées, un plat aux aliments noirs qui me transformait en aveugle gourmand sollicitant mes sens au-delà des apparences, des boules rouges survolant des nappes blanches. Je m’assoupis.

Le lendemain, j’étais assise dans un élégant salon aux soieries mordorées. Une chaise rouge démesurément allongée était posée dans un angle. Je m’absorbais dans la contemplation d’un extraordinaire bouquet de chrysanthèmes aux fleurs serrées en une boule compacte qui composait une grosse fleur étrange. Dans la vitre, un éclat argenté attira mon attention. Je levais les yeux. Reflet d’un visage. C’était le personnage du tableau accroché au mur derrière moi. Alors je ressentis comme une vague monter en moi, un frisson voluptueux et revis ce moment rare où, la veille, je m’étais plongée dans le dernier bassin, celui de la source d’eau fraîche, les bras levés, mon corps coulant dans l’eau avec une timide prudence, les mains ne touchant la surface qu’en dernier pour éviter, dit-on, la morsure du froid. Bienveillance des reflets, intelligence des contrastes. Élégances contemporaines et magie volcanique. J’étais à Villa 32 à Taipei.



 

 

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