Rencontre avec
une lady chinoise à Nanjing

L’hôtelière-écrivain Marie-Christine Clément partage pour Instants son carnet de voyage en six « moments délicieux » à travers la Chine et ses cultures traditionnelles. Quatrième étape de ce périple avec une guide à Nanjing qui semble tout droit sortie des années 30.

Rencontre avec | une lady chinoise à Nanjing

L’hôtelière-écrivain Marie-Christine Clément partage pour Instants son carnet de voyage en six « moments délicieux » à travers la Chine et ses cultures traditionnelles. Quatrième étape de ce périple avec une guide à Nanjing qui semble tout droit sortie des années 30.

Je l’ai déjà vue. Mais où ? C’était une image, une image des années 1930, l’étiquette ancienne d’une boîte de thé dans un musée. Elle a la même coupe au carré, des cheveux noirs de jais, le même regard à la fois pudique, distant et un rien enjôleur. Elle me guide à Nanjing. Nous déambulons au milieu des rues internes de Yihe Mansions, dans ce labyrinthe de bâtiments de style Minguo. Maisons cossues de riches dignitaires construites lors de la première République de Chine, entrée grandiloquente à l’occidentale, perron à rotondes et hautes colonnades blanches,  intérieurs en bois foncé. L’escalier craque. En contre-bas, dans l’un des petits squares accessibles aux habitants du quartier, de vieux chinois jouent au majong. Un cyclo-pousse m’attend pour faire le tour de la Marble Tree Alley où sous les platanes qui joignent leurs branches, le temps semble s’être arrêté. Je la revois encore sur une peinture de verre dans l’un de ces petits musées de Yihe Road. Cette fois-ci, elle porte une veste bleue. Deux fleurs de chrysanthèmes blanches ornent sa tête d’un joli plumet. Plus jeune, peut-être. Mais toujours ces mêmes pupilles sombres qui illuminent des yeux en amandes bellement effilés. Ensemble nous irons marcher sur les hauts murs de la vieille ville, faire nos offrandes au temple bouddhiste de Ji Ming, feuilleter quelques livres à la librairie Avant-Garde en écoutant du Bob Dylan. Je la revois à nouveau dans la vitrine d’un photographe. La taille enserrée dans une longue robe de soie brodée fendue sur le côté. On entrevoit sa jambe. Ses cheveux sont ondulés en crans plats. Elle est une héroïne d’un film de Wong Kar-Wai. Nous parlons d’opéra Kun et de thé Biluoshun, ce thé vert de printemps soyeusement enroulé comme de petites mèches de cheveux argentés. Le soir, dans une salle à manger privée, après une soupe de tortue molle et des crevettes de rivière au vinaigre, on dépose devant moi un petit bol noir fermé. A l’intérieur une sorte d’anémone de mer agite ses innombrables bras au gré d’un bouillon mordoré. En son centre, l’œil rouge d’une baie de goji. Fleur de chrysanthème emprisonnée. Fleur de chrysanthème révélée. Son goût est fondant et neutre comme il se doit. Le bloc de soja dont elle est issue a été découpé en quatre-vingt-dix-huit lanières, tourné puis re-découpé à nouveau en quatre-vingt-dix-huit lanières. Ni une de plus, ni une de moins. Il paraît que le jeune chef Wu Wen excelle à cette découpe qu’il exécute sans aucune hésitation en quelques minutes seulement. Serré dans son uniforme noir, Veronica, puisque c’est ainsi qu’aujourd’hui elle se nomme, m’expliqua que ce plat était servi à la table de Pu Yi, le dernier empereur de Chine. Seule différence, pour lui, on ajoutait dans le bouillon quelques fleurs d’orchidées. Après le dîner, elle me raccompagna et, avant de me quitter, me glissa un cadeau dans la main. C’était une petite boîte ronde d’une nouvelle marque de cosmétique shanghaïenne. Sur son couvercle, je retrouvais la pose alanguie des beautés de 1930, les couleurs jaunies et le regard noir, immuable, de ma Nanjing Lady. 
 

 

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