La partie d'échecs silencieuse

L’hôtelière-écrivain Marie-Christine Clément partage pour Instants son carnet de voyage en six « moments délicieux » à travers la Chine et ses cultures traditionnelles. Dernière étape de ce périple à une heure de Taipei, dans les montagnes, où le Volando Urai accueille un spectacle déroutant.

La partie d'échecs silencieuse

L’hôtelière-écrivain Marie-Christine Clément partage pour Instants son carnet de voyage en six « moments délicieux » à travers la Chine et ses cultures traditionnelles. Dernière étape de ce périple à une heure de Taipei, dans les montagnes, où le Volando Urai accueille un spectacle déroutant.

Il y a un homme et il y a une femme. Ils sont revêtus d’un long manteau blanc aux larges manches, leur cou est ceint d’une écharpe rouge. Ils sont immobiles. Les yeux fermés. Assis sur l’eau, l’un en face de l’autre, en position du lotus, ils flottent. Le vent caresse leur visage, balaie leurs cheveux. Leur reflet ondule sur l’onde en deux triangles inversés. Le tumulte des flots de la rivière Urai qui descend des montagnes du district de Wulaï ne les émeut pas. L’eau, profonde de plusieurs mètres, d’une transparence surréelle, se déverse dans un bruit d’orage juste à côté d’eux. Ils en perçoivent la force, en ressentent intimement toute la puissance. Les arbres accrochés dans la montagne juste en face, ferment ce temple à ciel ouvert d’un mur dansant.

L’homme et la femme sont en suspension entre deux mondes.  Longues minutes. Improbables statues. Enfin les bras de l’homme se lèvent, lentement. Voile qui se déplie. Papillon humain qui prend son envol.  Le vent s’engouffre dans ses manches, fait battre le tissu. Puis, l’un après l’autre, ses bras s’abaissent et, prolongés d’une mailloche en bois, font résonner les bols de bronze posés devant lui. Des sons cristallins s’élèvent dans les airs, se multiplient, se perdent dans la vallée, se fondent dans le vent, s’évanouissent dans l’eau. L’homme caresse ou frappe chaque bol selon son inspiration, tantôt vive et accélérée, tantôt douce et réfléchie. Une musique délicate, inspirée du moment, perdue à tout jamais, se mêle aux éléments, apaise le vent, apprivoise la rivière. Quand il a fini, il lève à nouveau les deux mains au-dessus de sa tête, et, en une dernière prière, éteint la vibration de deux de ses doigts. Nouveau silence. L’eau, l’air et le vent ont retrouvé leur royaume sonore primitif.

Maintenant la femme entre en scène. Les sons des bols se font plus légers puis s’accélèrent ou s’épanouissent au gré de ses mains agiles qui se meuvent à tâtons avec grâce. Leurs yeux sont toujours fermés. Ils sont toujours immobiles. L’homme et la femme se répondent à l’aide d’ondes invisibles. Ils jouent une partie d’échecs silencieuse. Je suis assise au bord de l’eau, non loin d’eux. Je n’ose plus porter ma tasse à mes lèvres. La vallée se gonfle de vibrations concentriques. La montagne respire. Pendant quelques instants, le monde semble suspendu. La vallée s’est dilatée. Puis on les hâle au bord du bassin. L’homme se déplie, laisse majestueusement tomber en arrière son manteau blanc dont un pan traîne un peu dans l’eau et qu’il délaisse comme une vieille mue.

Un coup de tonnerre retentit dans la montagne. Impassible, l’homme sur la rive fait comme s’il n’avait rien entendu. Il poursuit lentement le tour du bassin. Nouveau coup de tonnerre, puis un autre et un autre encore. Gong solennel, heurts insistants.  Les Dieux viennent de s’inviter à la partie d’échecs. Alors Rosen Siran se fige devant un énorme tambour posé à hauteur de sa tête sur un trépied. Il écarte les bras, pousse un énorme cri et commence à battre frénétiquement. L’homme défie les Dieux. Le gong dans la montagne lui répond et converse avec lui. Les battements du tambour cherchent à être persuasifs. La vallée renvoie leur écho. Le son s’amplifie. Mon coeur bat la chamade.

L’homme, le vent, la montagne, la rivière ne font plus qu’un. Le dialogue avec les Dieux bat son plein. Dans la montagne, le Maître des Gongs simule la pluie, l’orage, la grêle, les éléments qui se déchaînent. Il se nomme Wu Zong-Lin et habite une petite maison verte accrochée dans les arbres. Au début, on ne la voit pas. Il faut prêter attention pour la découvrir enfouie au milieu du feuillage. Après on ne se sent plus jamais seul. La montagne a des yeux. Un génie vous observe. Mais Rosen Siran, l’homme-tambour, sait amadouer les hommes et les esprits. Le thé que je buvais en cet après-midi-là n’avait jamais aussi bien porté son nom, Tie Guan Yin, Déesse de fer de la miséricorde. Celui-ci était taïwanais et fumé au bois de longane. Je savais qu’il puisait sa force non loin, dans la province de Fujian, ses racines bravant les rochers arides des montagnes de Wuyi Shan. Je pressentais aussi qu’une fois ma tasse posée, je ne pourrai plus jamais retrouver ce goût, le goût de ce jour miraculeux de printemps où j’avais vu un homme tutoyer les Dieux à Volando Urai.

 

 

 

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