Les cinq sens en éveil à Hangzhou

L’hôtelière-écrivain Marie-Christine Clément partage pour Instants son carnet de voyage en six « moments délicieux » à travers la Chine et ses cultures traditionnelles. Troisième étape de ce périple dans une chambre en bois à Hangzhou, où l'odeur épicée d'un pomandre précieux nous laisse rêveurs.

Les cinq sens en éveil à Hangzhou

L’hôtelière-écrivain Marie-Christine Clément partage pour Instants son carnet de voyage en six « moments délicieux » à travers la Chine et ses cultures traditionnelles. Troisième étape de ce périple dans une chambre en bois à Hangzhou, où l'odeur épicée d'un pomandre précieux nous laisse rêveurs.

En France, à la Renaissance, on appelait cela un pomandre. Il m’aura fallu parcourir plusieurs milliers de kilomètres pour retrouver en Chine au XXIe siècle cette version précieuse de la pomme d’ambre qui contenait alors les odeurs entêtantes de l’ambre gris, du musc ou de la civette et que les courtisans portaient à leur ceinture comme un talisman. Il est posé sur mon oreiller. Je viens d’arriver à Seven Villas à Hangzhou et, dans la longue chambre de bois à l’inspiration japonisante, un seul objet décline de soyeuses arabesques. Je vais m’endormir dans le haut lit protégé de voiles blancs. Je le prends dans mes mains. Il est dit que cette soierie précieuse ensache herbes et épices qui calment les nerfs et facilitent le sommeil. Je le porte à mon nez et distingue la lavande, le clou de girofle et l’odeur discrète de la racine de sceau de Salomon. Dehors le parc du Lac de l’Ouest respire le calme de la nuit. Je suis dans la partie la plus sauvage, celle des mares fleuries, des entrelacs de petits canaux, là où le lac perd sa civilité et renoue avec son état originel. Demain je longerais le petit chemin qui mène à la rive et un batelier m’emmènera prendre le thé sur le lac. Le bateau glissera sur les lotus, entre les petites îles, les hérons s’envoleront à notre passage. Je pressens déjà le rythme régulier de la godille battant l’eau, les arbres en fleurs qui se mirent dans l’onde, les poules d’eau qui fuiront devant nous comme un troupeau peureux, les portes rondes des ponts que nous franchirons pour découvrir de nouveaux paysages, les écureuils qui joueront au-dessus de nos têtes dans les frondaisons des arbres, les pagodes aux toits en queue de poisson, l’odeur de la vase qui se mêlera à celle des violettes. Demain, on m’emmènera non loin dans la vallée de Longjing. Elle me prendra par le bras et nous nous promènerons dans la petite rue du village où les premières feuilles de thé cueillies sont rôties devant les passants. La rue sentira ce vert juvénile légèrement noisetté qui est ici l’odeur précieuse du printemps. Nous escaladerons les jardins de thé pour le plaisir d’enserrer la vallée d’un même regard. Il fera chaud. Nous verrons les dix huit théiers de l’Empereur Quian Long dans leur enclos. C’est là que je comprendrais comment le thé est devenu un art, dans ce même lieu, au fond de cette petite vallée en cul de sac où jaillit la source du puits du Dragon avec lequel en 1762 l’empereur a préparé ce thé au parfum discret et délicat qui résonne sur les lèvres comme un timide baiser. Sur le retour, une jeune femme vêtue de longs voiles roses disparaitra furtivement dans le parc. Demain, je mangerais des crevettes frites lovées dans un nid douillet de nouilles cristal. Demain, oui demain. Pour l’instant, j’enserre le précieux talisman. La déesse aux longs voiles m’entraîne avec elle. Ne me dérangez pas. Je suis à Seven Villas et je rêve.


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