Publié le 04/05/2021

La biodiversité au service
des pollinisateurs

Sarah Wyndham Lewis, sommelière en miel professionnelle, nous fait découvrir cinq établissements Relais & Châteaux qui pratiquent l’apiculture avec un engagement sans faille envers la protection des abeilles et l’environnement.

La biodiversité au service |des pollinisateurs

Sarah Wyndham Lewis, sommelière en miel professionnelle, nous fait découvrir cinq établissements Relais & Châteaux qui pratiquent l’apiculture avec un engagement sans faille envers la protection des abeilles et l’environnement.

La transparence de Relais & Châteaux en matière environnementale se reflète dans les écosystèmes uniques de quatre-vingt-huit de ses membres qui possèdent leur propre rucher dans différentes régions du monde. Collaboratrice de longue date de l’association, j’ai visité cinq des établissements Relais & Châteaux qui pratiquent l’apiculture en lien étroit avec la nature. J’ai voulu savoir en quoi leur production de miel reflète les avantages dont profitent les abeilles sur les terres verdoyantes, hautement productives et non traitées chimiquement de chaque hôtel et de ses environs.  
 

Quatre-vingt-huit membres Relais & Châteaux à travers le monde possèdent leur propre rucher.


Mon voyage débute par « un paradis dans le ciel » où règne un calme absolu : l’hôtel Tenku no Mori sur l’île de Kyushu au Japon. Niché dans la montagne au milieu de la verdure, cet établissement à l’écart du monde est un véritable havre de paix pour les abeilles, qui le lui rendent bien en pollinisant ses jardins potagers bio. Yap Meng Yee, l’apiculteur de l’hôtel, élève des abeilles Apis japonica semi-sauvages qu’il qualifie de « très rares et précieuses ». Il accorde une attention particulière aux exigences d’espace propres à cette espèce mellifère native en prenant soin d’éloigner les ruches les unes des autres dans la forêt pour qu’elles ne se fassent pas concurrence.  

Tenku no Mori illustre parfaitement l’immense sensibilité qu’exige l’apiculture, tant pour les abeilles que pour le terroir. La plupart des hôtels Relais & Châteaux sont hautement respectueux de l’environnement. Ils savent combien il est important de protéger les centaines d’espèces sauvages qui coexistent avec leurs abeilles et partagent souvent les mêmes ressources alimentaires. Pour éviter toute concurrence inutile entre espèces, ils adaptent le nombre de ruches installées sur leur domaine en fonction de la nourriture disponible et font également des plantations qui profitent à un large éventail de pollinisateurs, dont certains, contrairement aux abeilles domestiquées par l’homme, sont très proches de l’extinction. Le soutien apporté aux différentes espèces pollinisatrices se traduit par une impressionnante biodiversité - la présence de ces insectes influençant directement le bien-être d’innombrables plantes et animaux petits ou grands.  


Tenku no Mori, Japon

Installées et élevées avec soin, les abeilles sont le reflet des engagements pris par l’association sur de nombreux fronts, notamment son partenariat permanent avec le mouvement mondial Slow Food ainsi que la promotion des produits locaux, anciens et de saison. La plupart de ces produits impliquent une pollinisation, que ce soit par les laborieuses abeilles mellifères ou leurs cousines sauvages tout aussi essentielles comme les bourdons et les espèces d’abeilles dites « solitaires ».

Pourtant, la vie devient toujours plus difficile pour les abeilles. La rapidité du changement climatique, la monoculture et l’urbanisation affectent profondément les cycles de vie de tous les pollinisateurs à travers le monde entier. Et la situation devrait encore empirer pour de nombreuses espèces : le Royaume-Uni, la France et beaucoup de pays européens autorisent à nouveau l’utilisation des insecticides néonicotinoïdes, une catégorie de produits controversée dont les écologistes prônent l’interdiction. Les produits agrochimiques ne représentent toutefois qu’une pièce du puzzle complexe des facteurs de stress qui pèsent sur les insectes pollinisateurs. Quand la faim affaiblit leur système immunitaire, ils deviennent moins résistants aux maladies, aux nuisibles et aux prédateurs agressifs. Si les apiculteurs, les écologistes et les experts du développement durable dénoncent ces grands sujets d’inquiétude, ils témoignent aussi d’autres situations où des mesures positives permettent de préserver ou de rétablir l’équilibre essentiel à la biodiversité.

L’étape suivante de ma « route du miel » m’amène à l’hôtel Château St. Gerlach situé à la campagne juste à l’extérieur de Maastricht aux Pays-Bas. Ici, le chef cuisinier et apiculteur Otto Nijenhuis célèbre la synergie entre l’abondance de nourriture dont bénéficient les pollinisateurs et les rendements des jardins de la propriété. Dans les établissements Relais & Châteaux, les chefs sont souvent aussi apiculteurs, pour preuve du lien profond entre les abeilles et la production primaire de denrées alimentaires. « Nous sommes au milieu d’une réserve naturelle où le rucher de notre verger nous offre des fruits plus nombreux et de meilleure qualité. Notre miel printanier vient des fleurs du verger – des cerisiers, pommiers, pruniers et poiriers –, tandis que notre miel estival est issu des tilleuls, des légumes et des herbes aromatiques de nos propres jardins potagers. » Selon lui, le secret de l’apiculture consiste à « aimer et respecter les abeilles ». Surtout, il estime que la production de miel n’est pas la principale raison de pratiquer l’apiculture sur le domaine, l’idée étant plutôt d’offrir aux abeilles un sanctuaire aux conditions de vie idéales.
 

Château St. Gerlach, Pays-Bas


« Les abeilles sont le parfait exemple de l’équilibre subtil qui prévaut dans la nature », explique Dustin Busby, gérant de la ferme de la luxueuse et bucolique Blackberry Farm de 1 700 hectares dans le Tennessee aux États-Unis, qui produit aussi du fromage, des légumes et ses propres conserves. « Le fait qu’elles n’évoluent plus depuis des milliers d’années prouve que nous ne devons surtout pas les priver de leurs moyens de subsistance. Elles ont montré que si nous pouvons faire ça pour elles, elles joueront leur rôle et nous offriront une incroyable abondance de nourriture et de vie. » En dehors de Blackberry Farm, il assiste néanmoins aux conséquences directes d’un grave problème qui réduit le nombre de pollinisateurs dans le monde entier. « La monoculture, ainsi que la dépendance aux engrais et aux herbicides de synthèse, nuisent aux ruchers de l’est du Tennessee », estime-t-il. « Heureusement pour nous, notre vaste domaine est entouré par le parc national des Great Smoky Mountains. Nos ruches sont installées sur une colline au-dessus de notre potager de 1,2 hectare et notre ferme biologique n’utilise pas de pesticides. Nous considérons le miel produit par les abeilles comme un “plus”. »  
 

Blackberry Farm, Tennessee, États-Unis


« L’abeille mellifère est la plus adaptable des 25 000 espèces d’abeilles différentes qui existent dans le monde », reconnaît Lorenzo de Laugier, un autre apiculteur professionnel qui prend soin des ruches de la sublime Villa Crespi sur les rives du lac Orta dans les montagnes luxuriantes au nord de Milan en Italie. L’abeille mellifère, qu’il qualifie affectueusement d’« insecte opportuniste aux mille ressources », a survécu à plus de 80 millions d’années de bouleversements planétaires et vit maintenant sur tous les continents, sauf en Antarctique. Comme il gère d’autres ruchers dans la région, Lorenzo est bien placé pour observer que « même dans les sanctuaires environnementaux, l’agrochimie peut s’avérer un problème difficile à résoudre ». Il préconise de réduire le stress qui pèse sur les colonies d’abeilles en utilisant uniquement des substances naturelles et biologiques pour éliminer les nuisibles et les maladies dans les ruches (l’un des principes clés de l’apiculture durable). Il cite également d’autres pressions quasiment universelles : « Le changement climatique, la raréfaction des ressources alimentaires, la mite Varroa destructor, etc. sont autant de facteurs dévastateurs qui exercent une énorme pression sur la colonie. Le modèle apicole d’aujourd’hui est totalement différent de celui avec lequel beaucoup d’entre nous ont commencé dans le métier. »
 

La Villa Crespi, Italie


L’entomologiste français David Delaporte, qui gère les ruches du Domaine des Hauts de Loire dans la vallée de la Loire en France, fait état d’un changement soudain : « Les canicules qui se succèdent ont un effet délétère sur les colonies d’abeilles, car ces vagues de chaleur et de sécheresse à répétition tuent de nombreux arbres dans notre région. » Les arbres à fleurs constituent en effet une ressource alimentaire primaire pour les abeilles mellifères et d’autres espèces d’insectes. Leur disparition représente donc un désastre en termes de biodiversité, non seulement pour les abeilles, mais aussi pour de nombreuses autres raisons écologiques. De plus, beaucoup de paysages ont été déboisés à travers le monde, que ce soit pour l’industrie du bois ou pour la monoculture, d’immenses zones étant désormais dédiées à des cultures uniques. Outre l’évidente diminution de la variété de ressources alimentaires vitales, David explique pourquoi la déforestation a un impact aussi négatif sur les pollinisateurs : « Le principal problème est la simplification de nos paysages. La monoculture entraîne une perte de biodiversité et le besoin de recourir à l’agrochimie. »
 

Apiculture aux Hauts de Loire © David Delaporte


Heureusement, les abeilles des Hauts de Loire, ancien pavillon de chasse romantique situé sur un domaine de 70 hectares au cœur de la région des châteaux, sont à l’abri de ce phénomène car elles disposent d’une forêt ancienne pour se sustenter, ainsi que des potagers et vergers bio du domaine. Ailleurs, David est toutefois le témoin direct des conséquences de l’utilisation des produits chimiques : « Certains des (autres) ruchers dont je m’occupe sont malheureusement exposés à des traitements dévastateurs. Dans les régions agricoles où les récoltes sont traitées chimiquement, il est difficile, voire impossible que les colonies d’abeilles survivent. »


Les Hauts de Loire, France

 

 

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