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Expériences

Espagne : si les murs pouvaient parler


30 mars 2026


María Noval-Quílez

Ces propriétés ibériques historiques ont été restaurées avec un soin minutieux dans le respect des savoir-faire et des traditions, afin d’honorer l’esprit des lieux, cet « ange gardien » qui veille encore jusque dans leurs moindres recoins.

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Les projets les plus fous et les plus ambitieux naissent souvent de la passion pour un bâtiment, un lieu ou une histoire, loin des contraintes rationnelles. Des édifices historiques situés dans certaines des régions les plus méconnues d’Espagne ont ainsi vécu une renaissance grâce au dévouement et à l’ardeur de leurs propriétaires. Anciennes fermes, moulin à farine, usine de papier, tour médiévale… Autant de bâtiments qui ont connu un passé prospère, mais que l’avènement du progrès technologique, l’exode rural et le déclin démographique ont laissés à la merci de la nature et du temps. Chacune de ces bâtisses est le fruit d’une vision essentielle que peu possèdent : la capacité à déceler la beauté cachée parmi les ruines, l’harmonie au milieu des décombres, l’histoire dans ce qui tient encore à peine debout. Comme dans un projet archéologique, cette vision a guidé celles et ceux qui ont décidé de reconstruire ces lieux avec respect, humilité et en lien profond avec l’environnement. Ici, ni esbroufe ni tour de passe-passe. Les restaurations ont été entreprises en se tenant à l’écoute des murs, en préservant les matériaux d’origine, en respectant les formes et les rythmes de chaque site. Il était donc impératif de faire appel à des artisans locaux, ces gardiens des savoir-faire transmis de génération en génération. Les propriétaires se sont pleinement impliqués dans chaque décision pour préserver l’âme de ces bâtiments. Voilà pourquoi ces hôtels, en plus d’être accueillants, réconfortent au premier sens du terme. Ils invitent et n’imposent rien. Y séjourner, même quelques jours, donne le sentiment d’avoir découvert un refuge qui nous ressemble.

Un abri pour les moineaux en Aragon

Dans la région de la Matarraña (province de Teruel), au bout d’un chemin de terre, une vallée cachée s’ouvre sur la montagne et les méandres de la rivière Tastavins en arrière-plan. Une tour médiévale, la Torre del Visco, domine le paysage. Les Britanniques Piers Dutton et Jemma Markham se sont rencontrés à Madrid lorsqu’ils travaillaient dans l’édition. Ils rêvaient d’une propriété à la campagne. « C’est maintenant qu’il faut le faire », a annoncé Piers à Jemma le jour de son cinquantième anniversaire, au début des années 1990. Il leur a fallu du temps pour découvrir cette région reculée et méconnue à l’époque, mais, à leur arrivée, ils ont tout de suite su que c’était l’endroit idéal. La tour, construite en 1449, domine le domaine aux côtés de plusieurs ajouts : l’un de 1833, d’autres datant du début du xxe siècle. Passionnés de rénovation, Piers et Jemma ont décidé de prendre en charge eux-mêmes la reconstruction avec l’aide d’un ami architecte. Dans un premier temps, ils ont rénové la tour, qui était devenue un abri pour les moineaux et les étourneaux. « Située sur une pente et pleine d’humidité, elle était complètement délabrée, explique Jemma. Il n’y avait même plus de fondations. » Avec l’aide de tailleurs de pierre anglais du Somerset, ils ont rénové les neuf premières chambres et ouvert les lieux au public. Réalisée il y a 30 ans, cette restauration revenait à peler des couches d’histoire, tant de la tour que du site dans son ensemble. Sur l’arche en pierre, à l’entrée, ils ont exhumé des souvenirs de la tradition royaliste de la région : une fleur de lys sculptée, l’emblème des Bourbons – et celui de Relais & Châteaux. Sur la porte de la cave, des ex-voto figurant un démon et une femme âgée portant une croix, symboles de protection contre le malin dans un monde superstitieux, ont attiré leur regard. « Nous sommes arrivés à bord d’une vieille Peugeot 205 qui avait pour slogan : “Avec vous jusqu’au bout du monde”. C’est exactement ce qui nous est arrivé », conclut Jemma dans un sourire.

Retirer le lierre, pierre par pierre

Certains projets semblent attendre patiemment la bonne personne, à l’image de l’ancienne usine de papier Laraño, en Galice, aujourd’hui A Quinta da Auga Hotel & Spa, sauvée de l’oubli par l’architecte Luisa García Gil et son mari. « Aucune personne sensée ne se serait volontairement mise dans ce pétrin, mais nous sommes tombés amoureux du lieu, explique Luisa. Il possède un charme unique et se trouve en pleine nature… Et puis, il n’y avait rien de comparable à Saint-Jacques-de-Compostelle. » Construite à la fin du xviiie siècle près de la rivière Sar, l’usine a connu plusieurs vies : foulonnerie, scierie, usine à glace, brasserie. Elle a même failli être reconvertie en léproserie durant l’épidémie du xixe siècle. Elle a ensuite été laissée à l’abandon pendant plus de 75 ans, jusqu’en 2003. « C’était envahi de tant de broussailles qu’on voyait à peine ce qu’on achetait, se rappelle Luisa. Des arbres avaient poussé à l’intérieur. Heureusement, la nature l’avait protégée des prédateurs et empêchée de s’écrouler. » L’objectif consistait à préserver autant que possible les murs en pierre encore debout. Luisa et son mari ont retiré le lierre à la machette, pierre par pierre, pour éviter tout dommage supplémentaire. Ils ont inséré des poutres en fer dans les trous des anciennes poutres en bois et ont restauré les quatre cheminées du xixe siècle. « Nous avons réussi à remettre en marche celle du salon et elle tire parfaitement, se réjouit Lisa. Nous sommes ravis de voir les gens en profiter l’hiver, blottis sous une couverture. » La cheminée de la chambre 409 est si imposante qu’ils y ont installé un bureau. Les anciennes canalisations d’eau de l’usine sont visibles à travers les sols en verre. « Je suis convaincue qu’une énergie particulière est à l’oeuvre, dit Luisa. L’eau génère des champs magnétiques, c’est pour ça que les gens dorment si bien ici. » Un lieu synonyme de ressourcement.

Conjuguer patrimoine et modernité

Situé au coeur de l’Emporda (Gérone), le Mas de Torrent Hotel & Spa était un bâtiment du xviiie siècle initialement destiné à l’agriculture et à l’élevage. Le rez-de-chaussée abritait les animaux et les stocks de produits de la ferme, la demeure familiale se trouvant au premier étage. « L’âme du Mas de Torrent était l’un de ses plus grands atouts », dit Pau Guardans, l’actuel propriétaire du domaine. « Nous nous sommes engagés pour la préservation et la valorisation de ces bâtiments patrimoniaux parce qu’ils reflètent l’esprit des lieux comme aucune nouvelle construction ne le fera jamais. Nous sommes convaincus que le luxe naît du sentiment d’identité. » Épais murs de pierre, immenses porches, fenêtres cintrées à couronnement, murs intérieurs blanchis à la chaux, sols en tuf catalan (dalles artisanales en terre cuite). La beauté de l’édifice et celle du paysage les ont aidés à tenir leur cap. Des tableaux de Josep Maria Sert mettent en valeur la rénovation confiée à l’architecte d’intérieur Pilar García-Nieto, en 2020. Le résultat ? Une esthétique sobre évoquant l’atmosphère d’antan à travers les matériaux, la pureté des formes, le savoir-faire artisanal et des tons naturels. « Le décor traduit le juste équilibre entre charme rustique et minimalisme raffiné », explique Susana Basols, la directrice générale de l’établissement. « Les murs en pierre, les poutres en bois et la lumière méditerranéenne côtoient des oeuvres d’art contemporain et un mobilier conçu sur mesure, mais, au-delà de l’esthétique, c’est l’expérience du client qui compte. Nous créons des moments qui reflètent le mode de vie de la Costa Brava, avec une cuisine locale de la ferme à l’assiette, une immersion culturelle et les principes du slow travel. Notre but est d’instaurer un dialogue authentique et jamais forcé entre patrimoine et modernité. »

Hommage à une ferme catalane

Gemma Ribera et Martí Angrill n’auraient jamais imaginé qu’une simple balade en forêt aboutirait au projet de leur vie. Alors qu’ils se promenaient dans la campagne à deux heures au nord de Barcelone, ils sont tombés sur une grande ferme délabrée qu’ils ont décidé d’acheter et de restaurer. C’était il y a 15 ans. Ils tenaient à préserver la structure d’origine autant que possible : les murs, les arches, les voûtes, et surtout les imposants contreforts qui soutiennent encore le bâtiment et sont recouverts de personnages sculptés, comme une réminiscence du passé. Les archives locales leur ont appris que le site accueillait autrefois une forge – d’où son nom catalan La Vella Farga, qui signifie « la vieille forge ». Ils ont même recyclé ce qu’ils ne pouvaient restaurer : « Avec les anciennes poutres en chêne plusieurs fois centenaires, nous avons fabriqué des rangements pour les chambres, des portes et quelques meubles que j’ai dessinés moi-même », décrit Martí. Les anciennes écuries voûtées ont été reconverties en salons pour les clients de l’hôtel, tandis que l’étage supérieur a été divisé en chambres lumineuses avec de hauts plafonds : « Dès le départ, je tenais à ce que les chambres soient très spacieuses », précise Martí. Lustres en cristal, fauteuil style Louis xvi, anciens chapiteaux décoratifs reconvertis en têtes de lit, ici, l’ancien et le nouveau dialoguent dans chaque espace. Les propriétaires ont réussi à créer une atmosphère chaleureuse et confortable en utilisant des matériaux naturels comme la pierre, le bois et le fer, ainsi qu’une profusion de textiles et une sélection d’antiquités. Dans ce coin de verdure surnommé « la région aux mille fermes », La Vella Farga transcende le concept d’hospitalité : elle laisse s’exprimer la mémoire de ces bâtiments informels, autrefois au coeur de tout.

Un moulin familial ressuscité

C’est l’histoire d’un marchand qui s’est retiré à la campagne et a ouvert sa maison aux visiteurs désireux de lui rendre visite. La famille Moreno vivait dans la ville médiévale de Sigüenza (province de Guadalajara) quand, au début des années 1990, elle a acheté la bâtisse abritant l’ancien moulin à farine d’Alcuneza – aujourd’hui l’hôtel Molino de Alcuneza. Bien que le plus vieux document retrouvé concernant ce bâtiment date du xve siècle, on pense qu’il serait beaucoup plus ancien et remonterait même au xiie siècle. La maison était en très mauvais état. Sa charpente et son toit en bois étaient vermoulus, infestés de termites et de mites, et les traitements insecticides avaient fragilisé la structure. Un véritable travail archéologique a alors commencé : les murs ont été conservés, mais les intérieurs vidés et le tout reconstruit à l’ancienne. « Mon père ne voulait pas d’une structure en métal ou en béton : il tenait à utiliser du bois », explique Blanca Moreno, la directrice de l’hôtel. Ils ont restauré les sols en carreaux d’argile au rez-de-chaussée, le parquet du premier étage, le plâtre traditionnel sur les murs et les pierres apparentes. Les origines du lieu (un ancien moulin à farine) dictent la décoration intérieure, avec des matériaux tels que le lin, le raphia, la céramique, l’argile et le bois. Une palette de tons apaisants a été distillée dans tout l’hôtel : beiges, couleurs terre, nuances dorées et différents verts, « comme les phases de croissance du blé », explique Blanca. Son coin préféré est le grand hall, surplombé par le moulin qu’ils ont remis en marche une vingtaine d’années après le début des travaux : « Le hall dispose d’une grande table rustique au toucher très agréable, d’une cave à vin et d’une cheminée : cet espace est magique. »

30 mars 2026


María Noval-Quílez