Publié le 06/03/2020

Et le ciel épousait la mer

Terre de légendes et de lumière, la côte sud de l’Angleterre reste animée par le vent de l’épopée. Îles, estuaires, forêts : l’auteur Nicolas d’Estienne d’Orves et la photographe Anne-Claire Héraud parcourent les fabuleux contrastes de ce creuset préservé de la civilisation britannique.

Et le ciel épousait la mer

L’hôtel The Idle Rocks dans le petit port de St Mawes

Terre de légendes et de lumière, la côte sud de l’Angleterre reste animée par le vent de l’épopée. Îles, estuaires, forêts : l’auteur Nicolas d’Estienne d’Orves et la photographe Anne-Claire Héraud parcourent les fabuleux contrastes de ce creuset préservé de la civilisation britannique.

Les bois alentour


D’abord, la mer. Bleue, profonde, enivrante. Puis cette île, comme une surprise : Jersey. Sitôt descendu de l’avion, voilà bientôt un joli manoir, niché dans le creux d’un vallon, en contre-haut de la mer : Longueville Manor. D’emblée, on vous offre un Septante, le cocktail du moment, qui célèbre les 70 ans de ce lieu emblématique. Il mélange du champagne et un gin à la rhubarbe du jardin, distillé par le neveu du propriétaire.
 


La famille de Malcolm Lewis possède Longueville Manor depuis l’immédiate après-guerre. «Les archives locales disent que le bâtiment d’origine a été édifié en 1366, mais c’est sans doute plus ancien…» Ici, chacune des 30 chambres a son identité. Ainsi, cette pièce au charme colonial avec ses tons beiges et bruns, son lit à baldaquin, ses tableaux figurant des animaux sauvages… On s’y croirait broussard, si la vue par la fenêtre n’offrait une explosion de fleurs, d’arbres, de gazon ; et cette percée qui creuse la forêt, comme l’orée d’un conte de fées.

Les hôtes de ce parc vallonné sont des chouettes, des écureuils, des petits aigles, ou encore ces poules d’eau qui frétillent dans l’étang, offrant un regard courroucé à l’approche des marcheurs. À Longueville Manor, on ne saurait faire l’économie d’une promenade au bois, car on y découvre un paradis botanique. Un tennis en gazon est entouré d’arbres fruitiers.

Plus loin, un jardin d’herbes rappelle les potagers médiévaux chers aux alchimistes. Enfin cette spécialité insulaire, la royale de Jersey, pomme de terre poussée dans un mélange de sable et d’algues séchées, donnant aux légumes un inimitable fumet marin.

Dans son délicieux restaurant, le chef Andrew Baird est fier d’offrir les produits du jardin. La carte fait la part belle à la mer, telles ces coquilles Saint-Jacques qu’un plongeur pêche tous les jours à la main. On passerait bien plus de temps à siroter ce vin blanc de Jersey qui s’accommode avec des huîtres aussi fraîches qu’un baiser d’écume ; mais il nous faut déjà rallier la côte du Hampshire…
 

Le vert paradis


Dans cette magnifique région du Hampshire, la campagne est d’une beauté enivrante. Le contraste entre le ciel bleu cru et la nature vert tendre est aussi saisissant que pictural. De part et d’autre de ces chemins qui serpentent de forêts en bocages, des poneys New Forest. Et voici Chewton Glen. Soixante-cinq hectares, un golf de neuf trous, des terrains de croquet, des forêts à perte de vue.
 


L’ensemble serait intimidant, si ce n’était le charme immédiat de ce manoir de style géorgien aux ornements victoriens, planté sur le faîte d’un vallon de verdure qui tutoie le ciel. À l’étendue azurée qui s’élève au-dessus des arbres répond la brique vermillon, des glycines enchanteresses dialoguent avec des buissons de roses. On est ébloui par la clarté des pièces, où abondent des fenêtres à guillotine typiquement anglaises, et le charme cosy des suites et de leurs salons attenants.
 


Il est étonnant de songer qu’à l’orée des années 1970, cet hôtel (ouvert en 1962) n’était qu’une modeste bâtisse avec quelques chambres et seulement deux salles de bains privatives. Mais son propriétaire eut l’idée d’y créer le premier spa campagnard de Grande Bretagne. Intuition géniale, qui permit à Chewton Glen de se déployer. Aujourd’hui, son spa reste spectaculaire : on s’y croirait dans quelque péplum, avec ses piscines à colonnades, ses plafonds peints, ses bains bouillonnants.

Pour un dépaysement absolu, on essaiera l’une des 14 treehouses. Véritables cabanes sur pilotis plantées dans la nature, ces chambres permettent de dormir en pleine forêt dans un confort aussi surprenant qu’il s’efface devant la végétation luxuriante. C’est un phare végétal posé sur la canopée des arbres où l’on perd tout contact avec le réel. Flotte alors une grisante impression d’apesanteur… On n’est plus homme, on devient fougère.

Ne perdons toutefois pas l’appétit, pour filer au restaurant goûter le fameux soufflé au fromage (spécialité gourmande depuis quarante ans !), ainsi que les belles viandes maturées, arrosées d’un joli vin sarde, dont la sommelière a le secret. Enfin, après avoir picoré un sorbet gingembre-rhubarbe, regagner sa treehouse et passer une heure dans son jacuzzi, sur sa terrasse et sous la Grande Ourse, offre une certaine idée de l’éternité.
 

Le temple naturaliste


Du Hampshire au Devon, ce ne sont que côtes, haies touffues, forêts denses où le soleil embrase des feuilles jeunes et dodues. Comme une vigie au sommet d’un oppidum, Lympstone Manor domine un estuaire avec la sérénité des demeures ancestrales. Édifié par la célèbre famille de banquiers Baring au XVIIe siècle, Lympstone Manor était tombé en déshérence. Et il faudra toute la volonté du chef Michael Caines, enfant du pays, pour lui rendre jeunesse et faste. Dont acte : en avril 2017 ouvre ce royaume du bon et du bien-vivre.
 

« Nous sommes dans le rêve d’un chef devenu châtelain, et qui entend nous faire partager ses passions. »


Les oiseaux sont le fil rouge de Lympstone : dans l’escalier, une fresque murale représente toute la faune ailée du Devon. Chaque volatile se retrouve ensuite comme emblème des 21 chambres : héron, martin-pêcheur, aigrette, mouette…

Nous sommes dans le rêve d’un chef devenu châtelain, et qui entend nous faire partager ses passions. Le vin, d’abord : outre une superbe cave ainsi qu’une wine tasting room, la moitié de la colline, sous l’hôtel, est plantée de cépages de champagne.


© Matt Round Photography

La promenade autour des vignes, au gré du Ladies walk, de charmants petits étangs bucoliques, de ces jolies ruches nichées dans les fougères, permet également d’admirer les nombreuses statues du parc, toutes choisies et pensées. Mais, comme les charmes de la gastronomie, elles célèbrent la magie de l’éphémère : elles ne sont qu’en visite, car Lympstone Manor est aussi une galerie d’art.
 

Le jardin des légendes


Enfonçons-nous plus avant dans les terres du Devon, qui fourmillent de petites routes bordées de haies multicolores et de murets escarpés. Voici bientôt le magnifique parc national du Dartmoor.

Dans ce labyrinthe de verdure, Gidleigh Park est une halte raffinée qui ne peut que séduire les amateurs de mystères. Lorsque l’on s’aventure dans son parc aux arbres tortueux, on songe à un jardin enchanté. N’y aurait-il pas une divinité païenne nichée sous ces rochers moussus, ces étangs ?

Le bâtiment n’a pourtant rien de médiéval, avec ses beaux colombages de style Tudor. À l’origine résidence de campagne des seigneurs de Gidleigh, la maison fut achetée en 1977 par deux Américains pour en faire un hôtel. Gidleigh Park devint vite l’une des étapes gastronomiques les plus prisées d’Angleterre. Depuis 2006, l’endroit est la propriété de la famille Brownsword, qui lui a conservé son charme et ses traditions.
 


Car c’est bien la tradition qui semble le maître mot de Gidleigh Park, ses 50 hectares et ses 23 chambres. On se sent invité dans quelque vieille famille britannique pour un long week-end. Escalier de bois sombre décoré de tableaux d’ancêtres ou de scènes de chasse et moquettes moelleuses rappellent les charmes de la Belle Époque. Ici, tout encourage au lâcher-prise : se pelotonner sous un plaid, au coin d’une douce flambée, rivé à un bon roman policier, avant d’avoir la paupière délicieusement lourde…
 

L'océan au pied du lit


En rejoignant l’extrême ouest du pays et les mythiques côtes des Cornouailles, la lande fait son retour, rappelant l’Écosse ou l’Irlande. Puis la nature change à nouveau : palmiers, conifères et gigantesques buissons de lauriers mauves bordent des routes plus étroites que des venelles. Enfin, les branches s’écartent pour faire place à un exquis petit port : St Mawes.

Ici, la mer pénètre les terres en de subtiles arabesques. Sur l’eau paressent des voiliers, des bateaux de plaisance, quelques chalutiers. Des petits ferries vont çà et là, meilleure manière de relier les différents ports de la péninsule de Roseland. On découvre alors la jolie façade de l’hôtel The Idle Rocks, dont la marée montante lèche les murs avec une douceur amicale.
 


Au départ, il y avait une boulangerie attenante à une capitainerie. L’ensemble est devenu hôtel à l’aube du XXe  siècle et l’est resté. On goûte à la vraie volupté maritime depuis ces chambres claires. Des rayures, des marinières, des tons doux, bleutés, crème. Et puis ces clins d’œil qu’ont voulus les nouveaux propriétaires (depuis 2012), parsemant les couloirs, les salons, de petits objets cocasses, comme ces maillots de bain vintage sous verre, ces collections de vieilles pagaies ou ces tableaux au kitsch revendiqué — mais jamais envahissant. Ici, rien d’ostentatoire mais une élégance discrète, qui est celle du bon goût.

Bon goût de ces cocktails, qu’on déguste sur la terrasse de granite au coucher du soleil; bon goût d’un restaurant qui chante les joies de l’iode dans une salle d’où l’on sourit au rivage; bon goût de ces chambres dont on entrebâille les fenêtres la nuit venue, car nul ne berce mieux que le ressac.

 

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