Je mange donc je suis

Nous sommes en 2050 et les 9 milliards de terriens mangent tous à leur faim grâce au Soylent, ce liquide inventé en 2013 par des bio-chimistes américains qui apporte à l’homme tous les nutriments dont il a besoin. Manger n’est désormais plus un plaisir quotidien. Science-fiction ? À moins que...

Je mange donc je suis

Nous sommes en 2050 et les 9 milliards de terriens mangent tous à leur faim grâce au Soylent, ce liquide inventé en 2013 par des bio-chimistes américains qui apporte à l’homme tous les nutriments dont il a besoin. Manger n’est désormais plus un plaisir quotidien. Science-fiction ? À moins que...

« Je suis en colère, vraiment en colère face à l’injustice des systèmes  alimentaires. Je pense que c’est honteux, ça me choque en tant qu’humain. » C’est ce que disait récemment Tim Lang, fondateur du « Centre for Food Policy »  (Londres) au EAT Forum à Stockholm. Il sera l’un des intervenants de la Conférence internationale de Relais et Châteaux à Tokyo où seront discutés le 30 novembre les enjeux de l’alimentation de demain.

Et bien sûr, pour commencer par le commencement, l’un des premiers défis reste que les 800 millions d’humains qui n’ont toujours pas accès à suffisamment de nourriture puissent revenir sur terre nourricière. Pour ceux-là, la santé n’est pas un problème puisqu’ils ne sont pas malades, mais mourants. Et Tim Lang n’aime rien de moins que de les mettre en miroir des 3,3 milliards de personnes en surpoids que la planète devrait accueillir en 2030 selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Lesquelles présentent indéniablement un problème de santé public pour nos sociétés occidentales, mais génèrent également des dépenses considérables, comparables à celles de l’alcool et du tabac. Ajoutons quelques maladies cardiovasculaires et de nombreux cancers pour lesquels on sait désormais avec certitude que l’alimentation joue un rôle majeur et nous voilà, du côté de ceux qui mangent beaucoup plus qu’à leur faim, bien malades de nos assiettes.

Alors la solution est simple, tout le monde au régime Soylent et le tour est joué : plus de famines, plus d’agriculture, plus d’obèses et plus de problèmes de santé publique. Mais au passage, plus d’hommes non plus ! Car les politiques alimentaires ne peuvent se résumer à des chiffres, pas plus que l’humain se nourrissant ne peut se réduire à une somme scientifique de nutriments et une équation de vitamines. L’homme a un cerveau et cinq sens et aucun chercheur n’a encore pondu une étude sur les coûts induits du Soylent en psychiatrie. L’alimentation est un fait culturel, pas une marchandise comme une autre et même les poètes vous le diront, à l’image de la japonaise Ryoko Sekiguchi qui sera également présent à la conférence de Tokyo.

L’autre grand enjeu de l’alimentation de demain se déduit d’une autre caractéristique de l’humanité : son rapport à la nature et aux animaux et donc à l’environnement. Nourrir 8 ou 9 milliards d’humains nécessitera presque de doubler la production alimentaire d’ici 30 ans. Et si l’on n’y prend garde, les dégâts collatéraux pourraient être considérables. Encore plus de pesticides, plus d’organismes génétiquement modifiés mal maîtrisés et de surproduction de viande, et voilà les problématiques de santé qui remettent le couvert. Car, il ne faut pas s’y tromper, les nouvelles technologies seront au rendez-vous pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, on verra notamment à la conférence de Tokyo celles inventées par Yuichi Mori et son entreprise Mebiol. Ce chercheur travaille sur des principes de culture sans terre et a créé une membrane qui permet de cultiver des végétaux avec 80% d’eau en moins, sans pesticides et sans engrais. Autre déclinaison possible, les fermes urbaines ou encore fermes verticales qui fleurissent un peu partout dans le monde.

Yuichi Mori

Et les chefs dans tout ça ? Ils ne manqueront pas non plus à l’appel à Tokyo pour montrer leur responsabilité en tant que chercheurs et leaders d’opinion. Réduire le gaspillage alimentaire et trouver les meilleures techniques culinaires pour le faire dans le plaisir plus que dans la contrainte ; préserver les océans en organisant intelligemment ses approvisionnements en produits de la mer ; éduquer ses convives à de nouveaux goûts à travers des produits moins évidents à cuisiner comme les algues ou peut-être un jour les insectes ; qui, mieux que les chefs, peut explorer et montrer ces nouvelles voies vertueuses de la préservation de la planète par une meilleure utilisation des aliments ?

Comment les chefs, amis de la terre et des mers, dont le métier est de mettre les aliments, tous les aliments, au centre de leurs préoccupations, puis des nôtres, pourraient-ils ne pas détester le Soylent et continuer à enchanter l’alimentation de demain ?

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